5.
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Juin 2000
Deux covens ont été détruits en Écosse, l’un en 1974, dans le Nord, et l’autre en 1985, dans le Sud-Est. Maintenant, la piste s’oriente vers le nord de l’Angleterre. Je prépare mon voyage sur place. Je DOIS savoir. Mon enquête concernait à l’origine la disparition de mes parents, mais je commence à comprendre qu’il s’agit d’une affaire bien plus importante.
J’ai entendu dire que le Grand Conseil cherchait de nouveaux membres. Je me suis présenté. Si je suis recruté, j’aurai accès à des documents classés. Qui me donneront peut-être enfin les réponses que j’attends. Je connaîtrai leur verdict en revenant de mon voyage.
J’ai demandé à devenir un Traqueur. Avec des noms comme les miens – Gìomanach et Hunter, qui signifient tous deux « le Chasseur » –, mon destin semble tout tracé.
Gìomanach
* * *
Le soir, Mary K. est arrivée au beau milieu du dîner, les joues roses et les vêtements chiffonnés. Je me suis aperçue qu’elle avait mal reboutonné son chemisier. J’ai essayé de ne pas penser à ce que cela signifiait.
— Mary K., où étais-tu passée ? l’a interrogée ma mère. Je commençais à m’inquiéter.
— Mais j’ai appelé papa pour le prévenir que je serais en retard. Qu’est-ce que c’est ? a-t-elle demandé en s’asseyant à table et en louchant sur le plat.
— Du bœuf en sauce, a répondu ma mère. Mijoté en cocotte.
Mon père, qui a entendu qu’on parlait de lui, a levé la tête un instant, comme tiré d’une rêverie. Il travaille pour le département recherche et développement d’IBM et semble parfois plus à l’aise dans la réalité virtuelle que dans la vie réelle.
Mary K. a grimacé devant la viande et ne s’est servi que des légumes. Elle était en pleine phase végétarienne.
— C’est délicieux, maman, ai-je déclaré juste pour embêter ma sœur, qui m’a jeté un regard en coin.
À la fin du repas, je me suis levée de table, j’ai rangé mon couvert dans le lave-vaisselle et j’ai filé dans ma chambre. J’avais hâte que tout le monde aille se coucher, car j’avais des choses importantes à faire.
* * *
Le sort recommandé par Alyce était long, mais pas spécialement difficile, et je possédais déjà tous les ingrédients et les accessoires nécessaires. Comme je ne devais pas être dérangée et que je n’avais aucune envie de sortir dans le jardin pour être tranquille, j’ai opté pour le grenier.
J’ai entendu mes parents monter, puis Mary K. passer dans la salle de bains que nous partageons et qui communique avec nos deux chambres. Elle a passé la tête par la porte pour me souhaiter une bonne nuit.
— Bonne nuit à toi aussi, ai-je répondu avant d’ajouter : La prochaine fois que t’es en retard, prends quand même le temps de reboutonner ton chemisier correctement.
Elle a baissé les yeux sur ses vêtements.
— Oh, mince !
— Sois… prudente, d’accord ?
— Ouais, ouais… a-t-elle grommelé en retournant dans sa chambre.
Vingt minutes plus tard, persuadée que tout le monde dormait, j’ai grimpé au grenier sur la pointe des pieds avec les outils de Maeve, la feuille où le sort était noté et quatre bougies blanches.
J’ai posé les bougies au sol pour former un grand carré et, au centre, j’ai tracé un cercle à la craie. Je suis entrée dans le cercle, je l’ai refermé derrière moi, puis j’ai posé les outils sur un de mes vieux pulls, théoriquement chargé de mes ondes personnelles.
J’ai médité un moment en essayant d’oublier mes préoccupations, de me plonger dans la magye, de la sentir se déployer devant moi et me révéler ses secrets. Ensuite, j’ai lu le chant rituel :
Déesse Mère, Protectrice de la Magye et de la Vie, entends ma chanson. Comme il en allait dans mon clan, comme il en ira avec moi et ma famille à venir. Je t’offre ces outils pour te servir, à la gloire de la nature. Avec eux, j’honorerai la vie, ne nuirai point et bénirai tout ce qui est bon et bien. Baigne-les de ta lumière pour que je les utilise dans une intention pure.
J’ai posé mes mains sur eux, et j’ai senti que leur pouvoir passait en moi et que le mien les rejoignait.
Comme l’autre jour, un chant gaélique m’est venu. Je l’ai récité à voix basse dans l’obscurité :
An di allaigh an di aigh
An di allaigh an di ne ullah
An di ullah be nith rah
Cair di na ulla nith rah
Cair feal ti theo nith rah
An di allaigh an di aigh
À mesure que je répétais ces mots, un chaud courant énergétique s’élevait tout autour de moi. La première fois que j’avais chanté ces paroles, j’avais été investie d’un pouvoir incroyable, comme si j’étais moi-même devenue une déesse. Mais ce soir le pouvoir se déversait plus calmement en moi, tel un ruisseau qui coulait de mes mains sur les outils et, ce faisant, m’unissait à eux.
Ensuite, tout s’est arrêté. J’étais épuisée, hors d’haleine et en sueur. Est-ce que ça avait marché ? J’avais suivi les instructions à la lettre, j’avais senti la magye. Je suis redescendue sans rien oublier derrière moi et j’ai tout replacé dans le conduit de la climatisation. Tout sauf l’athamé, que j’aimais garder près de moi. La succession d’initiales qui garnissaient son manche me rassurait.
Je me suis enfin couchée pour lire quelques passages du Livre des Ombres de Maeve, l’athamé toujours dans la main. Parfois, je le pointais sur la page, comme s’il pouvait m’aider à comprendre certains termes gaéliques.
Maeve décrivait un sort qui permettait d’augmenter ses pouvoirs de divination. D’après elle, quelque chose bloquait sa vision : « Comme des nuages noirs à l’horizon. Mathair et moi avons essayé de prédire l’avenir, mais nous arrivons toujours à la même conclusion : de mauvaises nouvelles nous attendent. Ce que cela signifie, je l’ignore. Une délégation venue de Liathach, une ville du nord de l’Écosse, est arrivée. Comme nous, ce sont des Woodbane qui ont renoncé au mal. Ils pourront peut-être nous aider à y voir plus clair. »
J’ai frissonné en lisant ces mots : « De mauvaises nouvelles nous attendent. » S’agissait-il de la mystérieuse force qui avait détruit Belwicket, le coven de Maeve ? Impossible. Ce passage était daté de 1981, soit près d’un an avant la catastrophe. J’ai tapoté la pointe de l’athamé contre la page tout en continuant ma lecture.
J’ai rencontré un sorcier.
Ces mots ont voleté au-dessus du livre en lettres de lumière. Lorsque j’ai cligné des yeux, le message a disparu. Qu’est-ce que cela signifiait ? J’ai fait glisser la pointe de l’athamé sur le papier, et les lettres ont réapparu. « J’ai rencontré un sorcier. »
J’en ai eu le souffle coupé : les mots devenaient visibles au contact de l’athamé et disparaissaient quand je l’éloignais. J’ai guidé la dague plus bas :
« Parmi le groupe venu de Liathach, j’ai remarqué un homme. Il se dégage de lui quelque chose de spécial. Déesse, comme il m’attire ! »
Incroyable ! J’ai levé le nez du livre pour vérifier que je ne dormais pas, que mon imagination ne me jouait pas un tour. Mais non, ma pendule égrenait son tic-tac, Dagda se tortillait près de ma jambe et le vent soufflait contre mes fenêtres. Tout était bien réel. Je venais de découvrir un autre secret de ma mère : elle avait préféré dissimuler certains passages de son Livre des Ombres.
J’ai tout de suite parcouru de nouveau le début du livre, que ma mère avait commencé à quatorze ans, juste après son initiation, pour y chercher des messages cachés. En vain. Je n’ai rien trouvé jusqu’en 1980, l’année des dix-huit ans de Maeve. Ma fatigue a instantanément disparu.
Au début, il ne s’agissait que de quelques anecdotes qu’elle voulait cacher à sa mère : elle écrivait qu’elle et une copine fumaient des cigarettes, qu’Angus la pressait pour qu’elle accepte d’aller « jusqu’au bout » avec lui et qu’elle y songeait sérieusement ; elle avait même noté des remarques sarcastiques sur les habitants de son village, les membres de sa famille et de son coven.
Puis, au fil du temps, elle avait commencé à consigner des sorts, des sorts qui différaient des autres. En général, sa mère et elle privilégiaient le côté pratique de la sorcellerie : elles créaient des onguents, des porte-bonheur, des formules magyques qui favorisaient la récolte… Ces nouveaux sorts, eux, permettaient d’appeler des oiseaux et de communiquer avec eux. Elle expliquait même la marche à suivre afin d’entrer dans l’esprit d’un animal ou de s’unir mentalement à quelqu’un d’autre. Cette magye-là n’était peut-être pas utile, mais elle me fascinait.
J’ai repris ma lecture où je l’avais laissée. Doucement, mot après mot, j’ai déchiffré les phrases lumineuses. Chaque passage était entouré de runes de dissimulation et de symboles que je ne reconnaissais pas. Je les ai mémorisés pour pouvoir les chercher plus tard dans mes livres.
« Ciaran est venu prendre le thé. Angus et lui s’entendent comme chien et chat. Ciaran est un ami, un très bon ami, et je ne laisserai pas Angus l’humilier. »
Angus, c’était mon père biologique. Ciaran devait être le fameux sorcier écossais qu’elle venait de rencontrer. Maeve avait longuement décrit son histoire avec Angus : ils se connaissaient pour ainsi dire depuis toujours et, quand Belwicket avait été détruit, ils avaient fui ensemble aux États-Unis. J’étais née deux ans plus tard, et je crois qu’ils ne s’étaient jamais mariés. Maeve avait même écrit qu’elle regrettait qu’Angus ne soit pas son muìrn beatha dàn, son âme sœur.
Moi, j’étais persuadée que Cal était mon muìrn beatha dàn. Je ne m’étais jamais sentie aussi proche de quelqu’un, à part Bree, bien sûr.
« Aujourd’hui, j’ai emmené Ciaran au promontoire près des falaises. C’est un endroit magnifique et sauvage, comme lui. Il est vraiment différent de tous les gars d’ici. Il fait plus que ses vingt-deux ans, et il a pas mal voyagé. Je lui envie son expérience du monde. »
Bon sang, Maeve, ai-je pensé en lisant ces mots, dans quoi tu vas te fourrer ?
Je n’ai pas tardé à l’apprendre.
« Je n’y peux rien. Ciaran possède toutes les qualités qu’un homme devrait avoir. Oui, j’aime Angus, mais il est comme un frère pour moi, je le connais depuis trop longtemps. Ciaran, lui, a les mêmes buts que moi et voit la vie comme je la vois. Je pourrais passer mes journées à lui parler. Et son pouvoir ! Sa magye ! C’est incroyable. Il en sait beaucoup plus que quiconque ici. Et il m’apprend. Quand je suis avec lui, je me sens toute…
« Oh, Déesse, je n’ai jamais ressenti un tel besoin de toucher un homme ! »
J’avais la gorge nouée. L’amour n’était donc jamais simple ? J’ai repensé à Mary K. et à son Bakker, qui finirait sans aucun doute en prison avant d’avoir vingt ans ; puis à Bree, qui collectionnait les pauvres mecs ; et à Matt, qui avait trompé Jenna avec Raven… C’était vraiment déprimant. Heureusement, moi, j’avais Cal. Certes, nous avions nos problèmes, mais ils ne concernaient pas nos sentiments.
Mes yeux se fermaient tout seuls, il était tard et j’avais cours le lendemain. J’ai lu un dernier passage :
« J’ai embrassé Ciaran : c’était comme un rayon de soleil à travers les nuages. Déesse, merci de me l’avoir amené. Je pense qu’il est le bon. »
Tout en grimaçant, j’ai caché le livre et l’athamé sous mon matelas. J’aurais préféré ne jamais apprendre ça. Angus, mon vrai père, était resté à ses côtés et avait péri avec elle. Et elle, elle était amoureuse d’un autre ! Elle l’avait trahi ! Comment avait-elle pu se montrer aussi cruelle ?
J’étais peut-être injuste avec elle, pourtant, moi aussi, je me sentais trahie. J’ai éteint la lumière et j’ai enfoui la tête dans mon oreiller.